Fouilles archéologiques 2022 : Mas Paco 1, Laroque-des-Albères (66)

21 septembre 2022 par Anne Cloarec-Quillon
La seconde campagne de fouille archéologique au site du Mas Paco 1 confirme l’existence d’un château sur motte (Xe-XIIe siècles) à l’origine du village de Laroque-des-Albères

Démarrée en juin 2019, la fouille archéologique conduite au site du Mas Paco 1 à Laroque-des-Albères a repris aux mois de mai-juin 2022 après deux ans d’interruption. Elle a été réalisée par une équipe composée d’une vingtaine de personnes, dont 4 professionnels (André Constant, Cécile Respaut, Paul François et David Ollivier), 12 étudiants de l’université d’Aix-Marseille en stage de formation de Licence ou de Master (fig. 1). Nous avons pu à nouveau compter sur l’aide indéfectible d’adhérents des associations du Patrimoine de Laroque et d’Histarc. Rappelons que ces recherches s’inscrivent dans le cadre d’un programme d’étude et de valorisation scientifique conventionné depuis 2018 entre la Mairie de Laroque-des-Albères et le Laboratoire d’Archéologie Médiévale et Moderne en Méditerranée (UMR 7298, Aix-Marseille Université/CNRS). L’étude projette une analyse plus ou moins en profondeur de 3 sites médiévaux localisés sur les bas versants orientaux des Pyrénées et datés par les prospections archéologiques des VIIIe-XIIe siècles : la roque castrale carolingienne de La Soulane I/II, le château du Mas Paco 1 et l’église Saint-Fructueux. Selon les premières hypothèses formulées en 2005, ce trinôme de pôles ruraux formait avant l’an Mil le premier « village » de Laroque (villa Rochas en l’an 976, « Roca Vella » en toponymie), avant sa refondation dans le courant XIe ou XIIe siècles consécutive à la création du territoire paroissial de Saint-Félix de Tagnan par l’évêché d’Elne.

 

Fig. 1 : Vue du chantier en cours (cliché A. Constant)

Les nouveaux résultats obtenus enrichissent les conclusions de 2019 et étayent nos hypothèses sur l’évolution locale du peuplement médiéval. D’un point de vue général, la superficie mise en fouille cette année a été doublée pour atteindre près de 200 m2 de surface (fig. 2). L’utilisation d’une pelle mécanique étant proscrite sur le site car destructrice, les efforts des fouilleurs pour enlever manuellement les niveaux d’effondrement en vue d’atteindre les sols d’occupation des bâtiments, soit environ une cinquantaine de mètres cubes de pierres et de terre mêlées enlevés en fouille, ont été à nouveau longs et physiquement éprouvants. Ces cubages conséquents de déblais résultent d’un bâti exceptionnellement bien conservé pour la période considérée (Xe-XIIe siècles). A ce stade de l’étude, la chronologie qui a été établie par les lectures stratigraphiques et l’analyse des mobiliers archéologiques est préliminaire. Les jalons chronologiques donnés ci-dessous seront vérifiés l’année prochaine au moyen de datations par le radiocarbone.

 

Fig. 2 : Laroque-des-Albères, Mas Paco 1/Castellet. Vue aérienne des vestiges du château sur motte en juin 2022 (cliché Nicolas Vilasèque)

Comme nous l’avions démontré dès 2019, le site du Mas Paco 1 a connu une évolution en 4 temps ou états échelonnés sur la longue durée entre le haut Moyen Âge et l’époque contemporaine. L’occupation principale et la plus spectaculaire relève de la construction, sur environ deux siècles (XIe-XIIe siècles), d’un « château sur motte » dont l’état de conservation est vraiment exceptionnel. Parmi les principaux résultats obtenus en 2022 on mentionnera :

 

– la présence d’une occupation antérieure à la « motte » et qui pourrait dater des périodes wisigothique ou carolingienne (état 1 : VIIe-IXe siècles). Ecrasée par le château, cette occupation n’est conservée que dans un état très lacunaire et devra être mieux perçue par la découverte de nouveaux éléments.

 

– la mise en évidence du tertre artificiel (« motte ») sur lequel est bâti le château constitue un résultat majeur. L’emmotement du site est pour l’instant de datation délicate (état 2a : Xe ou XIe siècle ?). Il s’agit d’un remblai colossal de gravats et de pierres qui a été contenu par d’énormes blocs. Il constitue le tertre artificiel de la motte sur laquelle ont été installées les premières constructions du château. Ce dernier a connu une évolution complexe caractérisée par la reconstruction de murs, la modification d’accès/portes et l’exhaussement des sols (état 2b XIe-XIIe s./début XIIIe s. ?). Ces données architecturales constituent, avec celles du castrum d’Ultrera à Argelès-sur-Mer, un corpus de référence pour l’architecture castrale roussillonnaise : murs liés à la terre et bâtis en opus spicatum, toits probablement en terre, murs doublés intérieurement de madriers remplissant le rôle de structures porteuses des étages ou des toitures, … Déjà attestés en 2019, la découverte d’une série de carreaux d’arbalète confirme le caractère défensif et élitaire (seigneurial) du site. En plein cœur du Moyen Âge, le château prenait l’allure d’une forteresse imposante de plus de 400 m2 d’emprise au sol, sise en fond de vallée à proximité de l’église Saint-Fructueux. Comme le suggère la présence de constructions médiévales sur les pentes de la motte et dans les environs, l’ensemble formait une sorte de petite bourgade castrale déserté au plus tard au début du XIIIe siècle, peut-être même dans le courant du XIIe siècle pour ne subsister que sous la forme d’un habitat dispersé (mas).

 

– la confirmation d’états d’occupation postérieurs à l’abandon du château à savoir : des traces anciennes (Moyen-Âge, époque moderne/contemporaine) de fréquentation et de spoliation des matériaux pouvant être liées au Mas Paco (état 3) ; l’installation par creusement de postes de tir ou de points de surveillance de la frontière durant l’occupation et la Seconde Guerre mondiale (état 4 : découverte d’une vingtaine de cartouches de type Mauser datables des années 30).

 

Les fouilles éclairent d’ores et déjà nouvellement la problématique de la naissance du château et du village en Catalogne nord-orientale. La période de fondation de la motte castrale, mais aussi le moment où le village actuel de Laroque a remplacé l’ancien pôle de peuplement de Roca Vella, constituent des enjeux scientifiques majeurs du programme. Le semis des habitats du haut Moyen Âge (villa Roca) et d’anciennes structures de pouvoir (castrum perché de la Soulane I/II) constituèrent, à Laroque, le terreau de la naissance du château vraisemblablement sous l’auspice des comtes du Roussillon (mention de la Roca comitali au XIe siècle). La fondation de la paroisse de Saint-Félix constituerait la cause majeure de désertion des lieux et de déclassement d’anciens sites du pouvoir au profit du nouveau bourg castral ayant statut de chef-lieu paroissial.

L’équipe remercie la Municipalité de Laroque et la Drac Occitanie, ainsi que tous les intervenants, scientifiques et bénévoles de l’association du patrimoine, pour le soutien financier de l’opération, l’excellent accueil réservé sur place et l’aide logistique apportée au chantier de fouille qui reprendra l’année prochaine pour la 3ème campagne.

 

A la mémoire de Nicolas Vilasèque,

 

André Constant, Cécile Respaut, Paul François, Anne Cloarec-Quillon (août 2022)