UMR 7298 • UNIVERSITÉ D'AIX-MARSEILLE • CNRS
LABORATOIRE D'ARCHÉOLOGIE MÉDIÉVALE ET MODERNE EN MÉDITERRANÉE
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L'art des Khatchkars

Croix de pierre arméniennes

24 octobre 2013 - 5 novembre 2013
Office du tourisme - Aix Pays d'Aix

 

Commissariat

Patrick Donabédian (LA3M, Aix-en-Provence)

 

Cette exposition, présentée par l'association Hay's Club du pays d'Aix, a été mise à disposition par l'ambassade d'Arménie en France.

Le vernissage a lieu le 24 octobre 2013, 18h à l'office du tourisme.

 

Patrick Donabédian donnera une conférence sur "l'art des Khatchkars" le 25 octobre 2013 à 19 heures, salle des mariages de l'hôtel de Ville d'Aix-en-Provence.

 

Un art unique en son genre

 

Parmi les créations du génie artistique arménien qui valent à cette nation une place notable dans l’histoire universelle de l’art, le khatchkar (de khatch = croix, et kar = pierre) est sans doute la forme la plus emblématique de ce pays. Même si on trouve des phénomènes apparentés dans d’autres cultures, par exemple les croix de pierre de l’Irlande médiévale, le khatchkar a une spécificité fortement marquée. Il se singularise d’abord par son aspect, avec l’image de la croix-arbre de vie sculptée sur une plaque de pierre dressée dans la nature montagneuse du pays. Il frappe ensuite par son ampleur considérable, tant numérique que chronologique : plusieurs dizaines de milliers de khatchkars sont conservés, qui s’étendent sur plus d’un millénaire. Enfin, il est profondément ancré dans la tradition arménienne et continue son existence jusqu’à nos jours, non seulement sur le territoire métropolitain (du moins dans les régions où le patrimoine arménien n’a pas été systématiquement détruit), mais aussi dans les communautés de la diaspora.

 

Morphologie et fonction

 

Les khatchkars sont des plaques rectangulaires, de hauteur variée, généralement un peu supérieure à la taille humaine, toujours tournées vers l’est et dont la face ouest porte sculpté le motif de la croix ; elles sont souvent placées sur un podium et surmontées d’une petite corniche. Par chance pour les historiens, les khatchkars portent souvent des inscriptions, dont le contenu est une prière pour le salut de l’âme du/des donateur(s) ou du défunt, qui permettent de les dater tout en indiquant leur fonction. Beaucoup sont des stèles funéraires placées à l’extrémité orientale d’une tombe, où se trouvent les pieds du défunt, tandis que sa tête est à l’ouest, de manière que, au Jugement dernier, il puisse se relever vers l’est, d’où viendra le salut. Mais la fonction funéraire n’est pas la seule. Nombreux sont les khatchkars à fonction votive ou commémorative au sens large, érigés à l’occasion d’un événement important, la fondation d’un monument ou d’un village, une victoire ...

 

Un art millénaire encore vivant

 

Les premières créations datées de cet art remontent au dernier tiers du IXe siècle. Elles s’inscrivent dans une longue tradition locale de la pierre dressée et sculptée, en forme de menhir, stèle, borne ou colonne. Un faisceau de circonstances historiques, culturelles et religieuses a conduit les Arméniens, au IXe siècle, au sortir de la période d’occupation arabe, à élaborer cette catégorie artistique qui leur est propre, à cheval entre la sculpture et l’architecture. Le facteur décisif a été la réaffirmation, au VIIIe siècle, de l’attachement de l’Eglise arménienne au dogme de l’Unique nature du Verbe incarné, adopté au concile d’Ephèse en 431, et son rejet définitif du dogme des deux natures du Christ, devenu au Concile de Chalcédoine en 451 le fondement de l’orthodoxie grecque. En marquant du khatchkar chaque parcelle de leur pays, les Arméniens proclament la primauté de la croix-arbre de vie comme symbole de leur foi et quintessence de leur vision du monde et du salut : le khatchkar remplace l’icône dans la tradition arménienne. C’est pourquoi la sculpture des khatchkars reste un art extrêmement populaire. De nombreux ateliers de sculpteurs en perpétuent la tradition, les uns restant fidèles à l’héritage médiéval, d’autres faisant preuve d’une large liberté créatrice.
L’art et le symbolisme des khatchkars ont été inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, en 2010.

 

Symbolique de la vie éternelle

 

La haute croix arborescente sculptée sur les khatchkars n’est pas l’instrument des souffrances humaines de Jésus crucifié. Cette image de la croix faite du bois de l’arbre de vie est plutôt le signe de la victoire sur la mort. C’est pourquoi la nature végétale de la croix s’impose. De son pied partent deux branches élégamment recourbées qui souvent rejoignent les deux bras latéraux. Les extrémités des bras évasés de la croix, qui sont à boule unique jusqu’au Xe siècle, revêtent bientôt une forme de trèfle à lobe central pointu, évoquant le bourgeon d’une plante vivante. Au bras supérieur de la croix sont accrochées deux autres pousses, qui sont souvent une grappe de raisin et une grenade, fruits à signification eucharistique.
Lorsqu’il est représenté, à partir du XIIIe siècle, le Christ n’est jamais montré crucifié, sauf rares exceptions ; il est figuré au contraire au sommet de la plaque, dans une image triomphale. Quant aux autres références à la crucifixion, elles sont réduites à des allusions : deux médaillons de part et d’autre du bras supérieur évoquent le soleil et la lune des crucifixions, deux croix latérales renvoient aux larrons crucifiés avec Jésus ; enfin un piédestal à quelques marches placé sous le pied de la croix symbolise le Golgotha, tout en signifiant sans doute l’idée d’élévation vers le salut.
Sous la croix, le médaillon circulaire qui prend parfois une forme bombée est une réminiscence de la sphère impériale romano-byzantine et exprime probablement l’universalité du règne de la croix. Quant à l’arche sous laquelle la croix est souvent placée, en évoquant l’édicule qui couvrait la croix du Saint Sépulcre de Jérusalem, elle exprime le message principal de ce «décor» : elle montre la porte conduisant au salut. Enfin, à partir du XIIIe siècle, la figure du défunt apparaît parfois sculptée au bas de la plaque en cavalier chassant, renouant avec une iconographie princière sassanide.

 

Un art ouvert aux échanges et pourtant très menacé

 

Les entrelacs, dont l’apparition sur les khatchkars a sans doute été stimulée par les contacts avec le monde arabo-persan, occupent une place importante dans l’ornementation des khatchkars. Par leur mouvement sans début ni fin, ils renforcent la symbolique de la vie éternelle. A partir du XIe siècle, les plaques, à contour désormais rectangulaire, se couvrent d’un décor foisonnant, mêlant entrelacs végétaux et géométriques, qui occupe toutes les surfaces disponibles et bientôt s’applique aussi sur les fonds. Ce décor accueille, à partir du XIIe siècle, de nombreux motifs communs aux Arméniens et à leurs voisins musulmans, comme des arcs en accolade, des rangs d’étoiles à huit branches et des arabesques complexes.
Déjà présent au XIIIe-XIVe siècle, ce courant oriental se renforce encore à la fin du XVIe et au tout début du XVIIe siècle sur les khatchkars de style iranisant du cimetière de Djoulfa. Hélas, ce cimetière, le plus grand de toute l’Arménie historique, qui comptait encore récemment plusieurs milliers de khatchkars, se trouvait dans l’ancienne province arménienne de Nakhitchevan, rattachée par les Bolchéviques à la république d’Azerbaïdjan et progressivement vidée de sa population arménienne au XXe siècle ; il a été entièrement détruit en 2002 et 2005, en temps de paix, par les autorités azerbaïdjanaises.
Les quelques spécimens conservés dans des musées arméniens et les photographies d’archives attestent l’originalité et la richesse des khatchkars de Djoulfa. Ces oeuvres confirment que l’art du khatchkar, en même temps qu’il incarne un profond attachement au christianisme et une identité fortement marquée, montre une large ouverture aux apports extérieurs, notamment ceux de l’islam, et une grande faculté à l’échange et au partage, aux antipodes du fanatisme dont il est la victime.

 

 

Voir aussi : Les "Khatchkars" travaux de recherche de Patrick Donabédian