UMR 7298 • UNIVERSITÉ D'AIX-MARSEILLE • CNRS
LABORATOIRE D'ARCHÉOLOGIE MÉDIÉVALE ET MODERNE EN MÉDITERRANÉE
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Fréjus : un atelier urbain sur l’eau

Les sources écrites, les découvertes subaquatiques et les récentes fouilles des ateliers ont confirmé le rôle majeur de Fréjus dans l’histoire de la céramique d’époque moderne en Provence. D’emblée, un compte d’imposition extraordinaire du port de Marseille, la Foraine de 1543, perçu sur toutes les marchandises en avait situé l’importance. Ce texte laisse supposer un artisanat puissant, occupant une place privilégiée sur le marché marseillais et une fabrication concomitante de vaisselle de table et de cuisine. Les recherches en archives n’ont pas livré de nom de potier avant 1526. Mais dès 1510 des inventaires mobiliers après décès, de Cannes, signalent des objets en terre dits de Fréjus. Le développement de cette industrie fut rapide dans la première moitié du XVIe siècle et un peu au-delà, en dépit d’un contexte évènementiel défavorable. L’activité des céramistes est telle à cette date qu’une délibération communale de 1566 cherche tous les prétextes pour en limiter le développement. Ainsi, en 1567, une demande d’installation est rejetée, pour « cause de grandes puanteurs que proviennent de la fumée.. ». S’ajoute l’enquête de 1584 portant sur les dix ateliers de potier situés dans les fossés des remparts, qui furent détruits entre 1579 et 1584, à l’occasion des guerres de la Ligue, pour permettre la mise en défense de la ville. Les expertises indiquent des bâtiments à au moins un étage, dont les surfaces au sol vont de 77m2 à 153m2, toutes équipées de fours de grandes dimensions et la valeur estimée de ces biens de 100 à 700 florins. Les ateliers sont regroupés, rue et traverse Subeirane Saint-François, intra-muros, au voisinage immédiat des portes Saint-Joseph, Raynaude, Saint-François et aux alentours du « Puits de Reclus », toujours vers Saint-François.

 

Ce sont les découvertes sous-marines qui ont permis d’estimer la puissance de ces officines. Au large de Marseille l’épave du plateau des chèvres, montre la diversité des formes : bols, écuelles à oreilles, assiettes, coupes à marli, jattes, coupes carénées, salières, pots de chambre, pots à anses de panier, cruches, vaisselle miniature, pots à à cuire à glaçure jaune ou verte sur engobe. Un lot de vaisselle a fait l’objet d’une datation par aimantation rémanente, 1525 à 20 ans près, en concordance avec celle des fouilles terrestres de Marseille, Toulon, Hyères, Antibes, Fréjus, Roquevaire, Corse etc.. La cargaison de l’épave des Sardinaux, empilée à fond de cale en rangées transversales est estimée à 4200 pièces. Outre les types cités, elle comprend aussi des pichets peints en vert et brun sur fond engobé clair. L’épave « Chrétienne K », au large de Saint-Raphaël, contient en plus de la vaisselle de bord, une jarre attribuable à Fréjus. Le succès de ces humbles mais attrayantes vaisselles est évident tant au regard du matériel archéologique, dont les découvertes se multiplient dans les contextes des XVIe et XVIIe siècles, que dans les sources historiques qui font mention, par exemple au péage d’Arles en 1545 et 1546, de 3 passages de bateaux de Fréjus, chargés de terrailles.

 

La fouille des ateliers extra-muros, près la porte du quartier médiéval du Bourguet, éclaire d’un jour nouveau la mise en place de l’artisanat fréjussien. Quatre fours de la première moitié du XVIe siècle, permettent d’appréhender l’organisation spatiale de l’atelier dans un bâti de pierre, des fosses de travail de l’argile et des éléments d’outillage pour l’élaboration des formes modelées, le moulage, et la cuisson.

 

Parmi l’abondant matériel, des rebuts de marmites et de pots à cuire en pâte rouge micacée attestent d’une réelle, mais marginale fabrication de vaisselle culinaire. Le plus surprenant, est néanmoins, la présence dans les dépotoirs et dans la structure des fours de gros cols, fonds et panses de jarres, dont bon nombre sont estampillés. Une rare production moulée apparaît avec des médaillons « renaissants » à l’antique avec leur moule de terre cuite, colonnettes torsadées et pilastres plaqués en vert, jaune ou vert et brun, appartenant à des éléments de retable. Ces notations italianisantes reposent le problème de l’origine des ouvriers qui ont œuvré dans les premières officines de Fréjus. La céramique architecturale est aussi représentée par des carreaux et des tuyaux à collerette et filetage de toutes dimensions. Il est curieux de constater avec quel soin, les artisans ont signé leurs œuvres et leurs outils, jusqu’à marquer les pernettes à leurs initiales ou d’un symbole.

 

Les guerres de la fin du XVIe siècle et la méfiance des autorités communales, eurent des effets néfastes sur la capacité de production de Fréjus, à compter du début du XVIIe siècle. L’industrie de la vaisselle s’étiole, mais celle des gros récipients (jarres, jarrons à anses et bec tubulaire, pots à conserve à poignées digitées, grosses cruches, grandes jattes et pots de chaise percée..) se développe et se maintient pendant tout le siècle.

 

Cet atelier dont la fortune tenait à sa position géographique et à son accès au marché, ne joua un rôle de premier plan que pendant un siècle. Il fut supplanté par de nouvelles officines de l’arrière-pays et en particulier par la nébuleuse naissante de la vallée de l’Huveaune, à proximité du grand centre de consommation et port de redistribution marseillais. En revanche, Vallauris et Biot, qui bénéficièrent initialement des mêmes conditions favorables d’accès aux voies du commerce maritime, poursuivirent leur ascension au prix d’une spécialisation. Vallauris devint « l’empire des marmites et poêlons » et Biot la « principauté des jarres, bugadiers et fontaines ».

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Céramique - Fréjus