UMR 7298 • UNIVERSITÉ D'AIX-MARSEILLE • CNRS
LABORATOIRE D'ARCHÉOLOGIE MÉDIÉVALE ET MODERNE EN MÉDITERRANÉE
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Le manoir franc de Potamia (Chypre)

L’étude du manoir royal de Potamia a été entreprise dans le cadre du programme « Potamia- Agios Sozomenos : la constitution d’un paysage en Orient médiéval » (Projet EfA-LA3M-Université de Chypre soutenu par le MENRT et le MEA, sous la direction de Nolwenn Lécuyer). Le complexe a fait l’objet de relevés architecturaux et de sondages qui, compte tenu de l’état de délabrement de l’édifice, n’ont pu être ouverts que dans les espaces extérieurs (cours) contigus aux murs pour permettre d’en documenter les phases de construction, d’occupation et de restaurations successives. L’aspect actuel de ce complexe ne laisse guère penser qu’il est originellement conçu comme un véritable palais des champs, résidence de plaisance dont le décor sculpté sera très apparenté à celui du cloître alors à peine achevé de l’abbaye de Bel Paese et dont on retrouve des correspondances stylistiques dans le matériel lapidaire déposé au château de Kirenia. Les problématiques de l’opération étaient, dès l’origine, multiples : il s’agissait bien sûr d’assurer la datation de la construction mais, au-delà, de restituer, par la reconnaissance architecturale et stratigraphique des différentes parties qui la constitue, la forme originelle de cet imposant complexe, le mode d’occupation et les fonctions qu’il revêtait, en liaison avec la mise en valeur du territoire environnant (pôle résidentiel et/ou domanial) et en fonction des phases très marquées de son histoire, enfin de comprendre la logique de cette commande royale, vaste entreprise engagée sur fond de crise économique et politique la fin du XIVe s.

 

Quatre phases ont été reconnues au terme de l’opération archéologique qui scandent l’histoire pour le moins heurtée de ce manoir.

 

La première débute dans le dernier tiers du XIVe s., quand Jacques II de Lusignan ­–ou son successeur Pierre Ier , selon les chroniques– fonde le village de Potamia et fait construire le manoir.  Les bâtiments résidentiels sont conçus selon un plan en U encadrant ce que nous interprétons comme une cour d’honneur, dotée d’un puits circulaire au centre, cour dans laquelle deux sondages ont été ouverts en 2003 et 2004. Au sud de ce corps résidentiel, une seconde cour, probablement bordée de bâtiments de service devait compléter ce plan mais cette partie du manoir n’a pu être sondée. Un vaste réservoir, de plan strictement carré (10 m de côté), construit en pierres taillées et alimenté par un puits noria monumental, est aménagé sur le flanc ouest du manoir. Une telle structure trouve aujourd’hui un parallèle sans doute contemporain en milieu urbain, sur le site du Palaion Demarcheion à Nicosie, fouillé en 2004 par I. Violaris pour le Département des Antiquités de Chypre. La fouille de cet aménagement permet de le dater des années 1365, la stratigraphie montrant que sa construction précède de peu celle des parties résidentielles. Nous posons l’hypothèse que le puits est alimenté par un système de kanat, acheminant l’eau depuis le village voisin de Dali –alors également mentionné comme possession de la Regale– via le moulin d’Agridi, kanat dont une branche semble bifurquer vers le village de Potamia : l’alimentation en eau des pôles habités devrait ainsi être vue comme la première étape d’un vaste programme agronomique mené sur un territoire à reconquérir. Le manoir est ainsi conçu tout à la fois comme une résidence de plaisance, décrite comme telle par les voyageurs, et comme centre domanial.

 

La seconde phase couvre les années 1427-1520. Les sources écrites comme l’archéologie documentent sa destruction précoce et l’incendie du village de Potamia par les Mamelouks en 1427. Dans le manoir, l’incendie affecte gravement le bâtiment résidentiel : les éléments de décor qui en avaient fait la splendeur pendant seulement un demi-siècle sont systématiquement mis à bas. Le niveau supérieur n’est conservé que sur deux parties d’ailes du palais ; on ne conserve ailleurs que l’arase des murs, sur quelques mètres de hauteur seulement. A la suite de ce raid, les ruines du manoir paraissent avoir été en grande partie laissées à l’abandon jusqu’au début du XVIe s. d’après le mobilier archéologique, moment où Chypre entre sous administration vénitienne.
La phase 3 correspond à une reprise en main du territoire de Potamia dont Zegno Singlitico, membre éminent et puissant de la noblesse de l’île, fait l’acquisition en 1521. Le manoir est en effet restauré dans ce premier tiers du XVIe s., son puits et son réservoir remis en fonction, mais on n’apportera pas du tout dans cette reconstruction le soin que l’on avait mis à l’édification du complexe à la fin du XIVe s. : les pierres de taille sont remises en œuvre selon des lits aléatoires de pose et les éléments sculptés réutilisés dans l’élévation de façon anarchique. La taille du bâtiment est en outre réduite jusqu’à ne former, sans doute, qu’un corps architectural imposant, certes, mais qui a perdu définitivement son lustre passé et ne doit plus servir que de centre domanial jusqu’en 1570, lorsque les Ottomans enlèvent l’Île aux Vénitiens.

 

La quatrième phase révélée par les fouilles paraît concomitante ou immédiatement successive à cet évènement.  Le manoir subit alors une nouvelle destruction, archéologiquement datable de la fin du XVIe s. et, d’après les parties que nous en avons pu sonder, ne sera pas réoccupé avant la fin du XVIIIe s., après une opération de récupération de matériaux de construction sur ses ruines menée dans le cadre d’un chantier de restauration de la cathédrale de Nicosie. Reconstruit en adobe sur les restes des élévations de pierres, le manoir est décrit à la fin du XVIIIe s. comme un palais doté d’une tour forte. Le puits et la citerne sont réhabilités mais pour un temps très court puisque ces nouvelles élévations sont de nouveau détruites au tournant des XIXe et XXe s. De nouveau reconstruit en adobe dans le premier quart du XXe s., son plan est enrichi de longs bâtiments à vocation agricole qui lui confèrent l’aspect de grosse ferme qu’on lui connaît actuellement.

 

L’analyse conjointe des données architecturales et archéologiques est en cours pour une publication détaillée de ce dossier dans l’ouvrage en préparation consacré aux résultats de ce programme de recherche.

 

Voir aussi : La constitution d’un paysage en Orient médiéval : Potamia-Agios Sozomenos (Chypre)

Voir aussi : Céramiques de Potamia-Hagios Sozomenos (Chypre)

 

Mots-clefs

Proche-Orient, Chypre, manoir, territoire, paysage, moulin, irrigation, églises, villages, époque byzantine, Moyen Âge, époque moderne, Francs, Vénitiens, archéologie, fouille survey, histoire de l’art, architecture