UMR 7298 • UNIVERSITÉ D'AIX-MARSEILLE • CNRS
LABORATOIRE D'ARCHÉOLOGIE MÉDIÉVALE ET MODERNE EN MÉDITERRANÉE
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Les "Khatchkars"

Le terme Khatchkar (pierre-croix), de l’arménien khatch = croix, et kar = pierre, désigne des plaques de pierre, généralement de taille humaine ou légèrement supérieure, qui portent la croix sculptée sur leur face ouest. Beaucoup sont des stèles funéraires, dressées à l’extrémité orientale d’une tombe, mais certaines ont une fonction votive ou commémorative, notant un événement important, une fondation, une victoire... Par chance pour la science, les inscriptions souvent gravées sur ces stèles permettent de les dater. Phénomène profondément ancré dans la tradition populaire, signe emblématique d’une chrétienté de frontière, le khatchkar n’a cessé d’être créé, depuis la période postarabe jusqu’à nos jours. Plusieurs dizaines de milliers sont conservées.


Depuis l’adoption du christianisme au début du IVe s., l’Arménie accorde à la croix une place centrale. Aux premiers siècles chrétiens cet attachement à la croix cohabite avec les images, mais il acquiert un caractère quasi exclusif et revêt une forme très spécifique après le rejet définitif du dogme de Chalcédoine sur les deux natures du Christ et l’adoption officielle du dogme d’Ephèse sur l’Unique nature du Verbe incarné. Ce tournant a lieu au VIIIe s. et le khatchkar se répand à partir du IXe s., remplaçant en quelque sorte l’icône. L’accent mis dans la christologie arménienne sur la part divine de la personne du Christ explique le choix principalement aniconique des khatchkars : en représentant le signe de la croix vivante, les Arméniens excluent pratiquement (sauf rares exceptions) la figuration des souffrances humaines du Christ crucifié. Au contraire, ils privilégient l’image « abstraite » de la croix-arbre de vie et la chargent d’un message d’espoir de vie éternelle. Schématiquement présentés en ces quelques lignes, cette évolution et ces choix demandent à être rigoureusement vérifiés, étoffés par une étude serrée des sources.


A la naissance de cet art, le décor des plaques est très sobre. Simplement sculptée de la croix, la pierre est au début arrondie dans sa partie supérieure, suggérant l’idée d’une porte menant au salut. Cette croix est probablement le symbole victorieux des monnaies byzantines du VIe-VIIe s. : une croix latine à pousses latérales, montée sur une hampe, un piédestal et un médaillon évoquant la sphère impériale romano-byzantine. Bientôt la plaque acquiert un contour rectangulaire et le décor s’enrichit au fil des siècles. Plusieurs éléments semblent renvoyer, comme de simples allusions, au Golgotha et à la crucifixion : piédestal à gradins sous la hampe, deux croix latérales, boucliers symbolisant le soleil et la lune de part et d’autre du bras supérieur. D’autres motifs, comme les mains porteuses des croix latérales, restent à élucider. Tous exigent une analyse iconographique approfondie.


Au XIIIe s. apparaissent deux figurations : le Christ en gloire en haut de la plaque et le commanditaire/défunt sous la croix, souvent en cavalier chassant, comme dans les images royales sassanides. L’une des sources de l’enrichissement ornemental des khatchkars réside dans les contacts avec les arts de l’islam. Peut-être dès le XIe s. mais surtout à partir de la fin du XIIe, de nombreux motifs communs aux arts arménien et musulman sont présents : les bandes d’étoiles à huit branches, le gros entrelacs anguleux dit chaîne seldjoukide, des arcs en accolade et polylobés, des arabesques très fouillées et, d’une façon générale, la tendance à couvrir d’ornements fins toute la surface disponible, y compris les bords et les fonds. Sans début ni fin, passant d’un motif à un autre, les entrelacs, souvent sophistiqués, semblent participer du message de vie éternelle qu’expriment sans doute ces stèles. Ces divers ornements (présents aussi dans l’architecture monumentale) et en particulier les entrelacs forment un vaste de champ de recherche analytique et comparative. Le moment est propice à de telles études, en raison de la récente progression de nos connaissances dans le domaine des khatchkars et de l’enrichissement de la documentation disponible.

Mots-clefs

Arménie - Khatchkar - Art médiéval - Archéologie funéraire - Iconographie chrétienne - Echanges chrétiens-musulmans - Orient-Occident